1. L'homoncule livre des révélations essentielles sur son tempérament idéologique à travers la manière dont il considère et traite les écosystèmes forestiers. Des plantations de résineux en rangs rectilignes des forestiers allemands aux monocultures en futaies régulières si chères aux français, le jardinage, n'en doutons pas, est une de ses activités favorites. du moment qu'il peut transformer un patchwork décousu en un échiquier parfait.
    Il y a bien eu une tentative allemande de législation, un peu avant le milieu du XXème siècle, pour enrayer ce processus d'appauvrissement du monde-nature. Très en avance sur son temps, cette loi du Reich pécha par trop de cet indécrottable romantisme. On y reconnaissait en préambule que la campagne nationale a été profondément modifiée par rapport aux temps originels, sa flore a été altérée de multiples façons par l'industrie agricole et forestière ainsi que par un remembrement unilatéral et une monoculture de conifères. En même temps que son habitat naturel se réduisait, une faune diversifiée qui vivifiait les forêts et les champs s'est amenuisée.
    Cette loi aurait probablement eu d'heureuses répercussions si ses instigateurs n'avaient pas manifesté autant de haine pour les produits du hasard et de la diversité. En s'attaquant dans le même temps au faux problème de la pureté de la race ; ils démontraient leur complète ignorance en matière de "faune diversifiée".

  2. On pourrait cependant escompter le possible avènement d'un régime autoritaire pour régler les problèmes les plus urgents. C'est du moins ce qu'invite à penser un rapport commandé, à la fin des années 80, par le gouvernement néerlandais : compte tenu du modèle économique qui prévaut dans le monde civilisé, seul une dictature pourrait mettre en ouvre sur le long terme les solutions qui s'imposent. En d'autres termes : si une catastrophe quelconque - écologique notamment - advenait, rien ne garantit qu'elle amènerait un "réveil brutal" des consciences plutôt que "des régimes totalitaires ou autoritaires." (Michel Barrillon)
    Puisque le greffon de la sournoiserie a si bien pris sur l'esprit du temps, anticipons-le en précisant que la haine qui agite ces pages n'est d'aucun Parti. Les sécrétions de bave idéologique nous indiffèrent, comme d'ailleurs presque tout ce qui accapare la conscience émaciée de l'époque.

  3. Le divorce est irrémédiablement consommé. Il y a un monde de trop sur cette terre : soit le Globe et ses profondeurs exubérantes, soit l'aplat haute résolution du Cercle. L'alternative est exclusive. La progéniture des homoncules est implicitement éduquée dans le sens de cette perte de réalité, puisque leurs parents en ont eux-mêmes évacué le souvenir. Et là aussi le progrès s'impose : les poissons ont troqué leurs écailles contre la panure. En toute logique, ces chères petites têtes blondes d'invertébrés les prisent sans arrêtes.
    L'animalité périclite ou se refait une jeunesse dans les magasins de sport. Ses rites de passages ont sombré dans l'oubli et presque tous les terrains d'aventure sont couverts de gazon anglais. La vie des petits d'homoncules, rendue aussi insipide, pourrait les conduire à d'insupportables frustrations si elle n'était balisée d'attractions ludiques. Ces dérivatifs dernier cri, offerts par les marchandises high-tech, achèvent de les emporter dans un univers où rien n'est prévu pour les jeux du corps. La commande "play" pourvoit au reste, quoiqu'une proportion grandissante de ces enfants soient forcément menacés d'obésité précoce..

  4. Chez un enfant du Cercle, l'acte de grandir se résume à sa mise en "culture sans terre." Elevé aux engrais dans tous les sens du terme, son éducation sous cloche a toutefois le mérite de le "faire pousser droit." Très tôt soumis à un dressage rigoureux et sans brutalité aucune, le petit est encadré et contrôlé, occupé et embrigadé, de sorte qu'il ne trouve jamais un seul instant de solitude pour revenir à lui et agir par lui-même. Privés du loisir de se connaître, ils demeurent dans l'ignorance du reste. Comment s'étonner de l'imminente disparition du monde-nature quand il a pratiquement été rayé de la carte des consciences.

  5. Pour l'emporter sur le Globe, le Cercle procède par "tronqueries", glissant fourbement du volume global à la platitude local : trois, deux. puis une dimension, celle du vide théorique de la Physique. Cet appauvrissement croissant du monde-nature à son juste pendant dans les Cercles : qui d'autre qu'un homoncule pourrait se résigner à vivre dans un local confiné qu'il ne quitte que pour gagner de quoi continuer à y vivre ?
    La peur de la grande aventure, la veulerie face à l'imprévu, le calcul en tout, la prévision et l'évitement du risque, la crainte d'être dérangé, la pusillanimité et la frilosité, la mesquinerie et la bêtise (sans référence à la bête). Telle aura été notre époque avec laquelle rien ni personne ne nous réconciliera.

  6. Lourde est la charge qui nous incombe : devenir les porte-parole d'une volonté de néant projetée sur la plus méprisable de toutes les époques et sur toutes les petites mains qui la soutiennent et la perfectionnent. Car le point de vue de la haine n'est pas celui de la haine du pouvoir : chacun travaille avec assiduité, là d'où il se trouve, et s'en voit récompensé par l'octroi d'une miette de pouvoir d'achat et de prestige. A fortiori, il n'y a pas de raison de vomir sur leurs dirigeants en recherchant vainement un air d'innocence sur toutes ces faces de clones. Et puisqu'on nous assure que nous vivons sous le règne du démos depuis deux siècles, nous savons que le seul acte écologique efficace impose de prendre des mesures en vue de sa mise hors d'état de nuire.
    Ceux qui adhèreront à ce programme embryonnaire pourront toujours invoquer leur droit à la légitime défense. Ce rappel ne constitue pas une clause de style car le danger est grand, pour nous qui sentons les anciens équilibres vacillés sous nos pieds, d'y laisser notre peau. Il n'y a plus lieu de prêcher et d'essayer d'emporter la conviction de cette armée d'androïdes. Puisqu'ils ne comprennent rien à eux-mêmes ni à leurs propres corps, comment pourraient-ils comprendre quelque chose à l'incroyable complexité du grand corps planétaire. Tout ce qui transpire d'eux démontre que l'homme se fait rare. Ce ne sont pas les anciens peuples de la terre, progressivement décimés par les maladies et le désert que les homoncules emportent avec eux dans la grande forêt, qui nous contrediront sur ce point.

  7. Il y aurait peut-être là de quoi se faire jeter en prison, si les Cercles n'étaient pas tenus par autant de mollasses. Ailleurs, cela suffit à vous identifier comme un suppôt du célèbre Ennemi de l'homme : on ne survit pas toujours à une telle réputation. Mais dans la Polis, on peut bien dire ce qu'on pense du moment que la parole reste un substitut de l'acte.
    Gardez néanmoins ceci à l'esprit : le Cercle est une fatalité, non une nécessité.
    Hors voici venu le temps de la colère. Lorsque la société des homoncules aura perdu la mémoire de ses actes, elle s'affirmera au grand jour et s'inscrira dans l'une des périodes les plus critiques de son histoire.
    Un jour - dans mille ans s'il le faut - du cadavre des Cercles, du fumier qui se formera par la décomposition progressive de ce cadavre, fusera le chant de l'éternel retour : cho rö bretete, cho rö jyvondy, cho rö yma wachu, yma chija (je suis un grand chasseur, j'ai coutume de tuer avec mes flèches, je suis une nature puissante, une nature irritée et agressive).
    Qui d'autre que ce pin de Californie, âgé de 4900 ans, pourrait encore comprendre cela ?

  8. Quelques-uns ont à lutter sur le terrain même des Cercles. A l'image des militants écologistes qui s'emploient par tous les moyens à contrarier les visées expansionnistes des homoncules. La plus grande illusion de certains d'entre eux aura consisté à croire au réveil de la société civile, et finalement à la révolution. Et leur plus grande erreur théorique réside dans la conviction que la liquidation de la civilisation technicienne et le retour aux modes de vie du Paléolithique mettraient un terme à tant de siècles de domination cartésienne. Hormis quelques philosophes en marge de la philosophie, personne ou presque, ne veut se résoudre à creuser le problème jusqu'à sa racine. On n'envisage que les symptômes, jamais leur causa prima. D'où viennent donc ces scrupules chez des individus, par ailleurs pétris de radicalisme et disposés à en finir ?.
    Serait-ce qu'à trop faire la critique d'un système, ils se complaisent dans l'abstraction et répugnent à froisser leur public par une téméraire critique de l'homme : ce "système" que tout le monde craint d'abattre.

  9. Ce qui reste de pensée critique s'obstine à vouloir sauver quelques meubles du naufrage en cours. Le rapport aliéné des esclaves à la société des maîtres - rapport désormais classique et arrosé de toutes les sauces - fait encore recette aujourd'hui. Les mondains de l'intelligence, réduits à faire les décharges pour leur soutirer quelques restes, s'essayent à l'exercice délicat du recyclage des déchets philosophiques. Les membres de cette minorité soumise s'avancent l'un derrière l'autre, au rythme des saisons littéraires, colporteurs de leur propre bouillon de culture malodorant et ne rechignant pas à l'effort pour en vanter les mérites nutritifs. Le critiqueur succède au critiqueur, coupable seulement de ne l'avoir pas précédé dans la rébellion, étant entendu que la première redite bénéficie de l'effet de surprise. Et l'on fait la queue très longtemps pour accéder à ces décharges et fouiner dans l'espoir d'y dénicher la nouveauté qui comblera le prochain néant saisonnier.
    La réputation de ces mondains égale leur ringardise. Si le public, plus soumis qu'eux encore, venait à comprendre que la farce le dédommage médiocrement de l'ennui, ce serait le bouillon assuré.
    Le problème n'est pas de savoir en quoi le rapport est aliéné puisqu'il n'y a plus de rapport et plus aucun meuble à sauver. La question de l'aliénation est caduque car il faut que les serviteurs se reconnaissent comme des reflets moins gradés que le maître. Et lorsque les évolutions de carrière sont légions, les vieux exploiteurs cèdent finalement la place aux jeunes exploités les mieux doués, laissant deviner un lien d'amour fondé sur la complémentarité et produisant l'union sacrée des corps dociles.
    L'homoncule se distingue par sa prédilection pour la vie (post)moderne qui mélange, dans des proportions raisonnables, l'esclavage et la liberté. Personne n'envisage sérieusement de retourner vivre dans les cavernes pour un surcroît de liberté. Si perfectible soit-il, le Cercle fait l'unanimité comme les rayons convergeant vers le moyeu d'une roue.
    Où est le drame ? Reproche-t-on à un chat son goût débridé pour la vie des chats ?

  10. Nous voici libérés du souci de sauver l'homme, ne nous préoccupant désormais que du "non-rapport" de l'homme à la nature - en somme de l'homoncule. Nous ne déplorons rien de ce qui se trame dans les affaires humaines : laissons les morts enterrer leurs morts.
    Mais ce non-rapport signe aussi le retour de la tragédie pour les derniers vivants de l'espèce humaine comme, d'ailleurs, pour l'ensemble de la Création. On ne peut plus se contenter d'argumenter à perte de vue ; aucun dialogue n'est plus permis. Quant à l'énumération des causes du désastre : elle alimente une indignation de connivence à travers les commérages chaotiques du journal de vingt heures.

  11. Parmi les causes si nombreuses du désastre, bien des écologistes aiment à citer l'abattage industrielle, l'exploitation des ressources minières, du gaz et du charbon, la reconversion en plantations industrielles ou en terres agricoles, le surpâturage, la récolte de bois à brûler. sans oublier l'insidieuse économie mondiale qui poursuit une croissance anarchique. Noyant ainsi dans un fleuve de symptômes le diligent poisson qui se multiplie de façon inquiétante.
    Six milliards d'hommes. bientôt huit. Car si l'économie est injuste, il est encore plus injuste de lui livrer une descendance. Les écologistes affirment à raison que tout commence à l'échelle de l'individu ; alors cessons de procréer, on évitera ainsi "le surpâturage".
    Le monde des plantes applique ainsi certaines parades contre la prédation des insectes. La limitation des naissances chez les insectes est, on le voit, une activité pratiquée par de nombreuses espèces de plantes. En s'en nourrissant, les malheureuses bestioles s'exposent à leur propre stérilisation. (Jean-Marie Pelt)
    Et pour donner du grain à moudre à toutes les chochottes de l'humanisme : soit la stérilisation de la terre, soit la stérilisation de la masse.

  12. Les politiciens de l'écologisme ont pu, un temps séduire la foule des consommateurs de verdure avec leurs discours tonitruants. Mais depuis que 160 000 à 200 000 kilomètres de forêts disparaissent chaque année, ils ont préféré devenir les forces supplétives du cercle très fermé des Etats fortunés, dont ils donnent encore parfois l'impression de contester les décisions. Ils les étayent de fait et n'en critiquent que quelques points de détails. Leur volonté réformiste tiédasse ne se proposera jamais de remettre en question dans sa totalité la politique de leurs bienfaiteurs. Aussi est-il dans leur nature de servir de plantes décoratives qui, dans le parc de la démocratie, suscitera la fallacieuse impression d'une exubérante diversité d'opinions.

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