1. Dès lors, le Cercle forme l'homoncule qui a formé le Cercle. Cercle vicieux ou vertueux, peu importe. Toujours est-il que le primate a conquis la station debout et se réinvente à l'écart du monde-nature. Il crée sa propre nature, son propre milieu, ses propres lois et sa psychologie propre. A partir de ce moment, les ravages succèdent aux dévastations dont il se fait le zélé pourvoyeur.
    Il semble que les homoncules aient un penchant pour les solutions finales afin de régler les problèmes qui s'imposent à eux. Et quelles qu'en soient les modalités, l'holocauste est leur méthode de prédilection.
    Aujourd'hui, ce qu'ils sont en train d'achever sous nos yeux est un matricide, puisque materia signifie le bois - le bois qui est exploité - et materia partage la racine de Mater. On pourrait aussi bien dire que la majeure partie de l'humanité participe directement ou indirectement à un génocide, puisque "race" vient de genos et doit aussi au latin ratio le sens d'espèce d'animaux ou de fruits.
    Certains, parmi eux, savent parfaitement ce qu'ils font. La plupart ne le savent pas ou feignent de l'ignorer, entraînés qu'ils sont dans un jeu dont ils n'ont pas posé les règles. Ces derniers se trouvent en quelque sorte dans la situation de ces fonctionnaires, sous Vichy, qui tamponnaient certaines autorisations spéciales concernant les Français d'origine juive.
    Qu'ils sachent toutefois que le boomerang revient vers celui qui l'a lancé. Et l'on peut toujours se consoler avec la pensée qu'il n'y aura éventuellement pas assez de survivants, dans un ou deux siècles, pour faire le procès de tous ces crimes contre la nature.
    Tout cela pour donner un peu de grain à moudre aux juristes...

  2. Jadis, la grande forêt couvrait plus de 90% de l'Europe centrale et les 2/3 du Globe. Une situation analogue à celle que connaît l'actuelle Guyane française. En d'autres termes, la végétation naturelle de l'Europe est - ou plutôt devrait être la forêt. Il n'aura fallu que quelques millénaires à l'homme pour "assainir la situation". Dès le IVème siècle av. J.-C., un pionnier de la haine du monde déplorait la destruction de la forêt athénienne. Notre terre est demeurée, par rapport à celle d'alors, comme le squelette d'un corps décharné par la maladie. Les parties molles et grasses de la terre ont coulé tout autour, et il ne reste plus que la carcasse nue de la région. (Platon)
    Aujourd'hui, les descendants de ces termites bipèdes sont si amnésiques qu'ils désignent encore sous l'appellation de "forêt" les quelques bosquets résiduels qui subsistent sur le continent. Si les restes de la grande forêt ne méritent plus ce nom, ce n'est pas seulement à cause de leur taille. Il suffit de s'y promener pour le comprendre. Ce que l'on nomme aujourd'hui, par un plaisant pléonasme, une forêt naturelle a disparu du centre de l'Europe. Les décors de nos promenades ne sont que des volumes quantifiés de matières premières à l'usage quasi exclusif des vendeurs de papier-cul et de meubles.
    Ailleurs dans le monde, la grande forêt n'aura bientôt plus que l'ultime refuge de nos mémoires. Et nous devrons fuir dans la vie intérieure pour échapper provisoirement à la loi implacable des Cercles. Mais la vie intérieure ne saura jamais compenser l'inanité d'une telle existence. Rien de ce qui la constitue ne peut mettre un terme à la non-vie et à sa redondance existentielle. On voit mal comment un imaginaire pourrait remplacer l'irremplaçable : la présence au monde tel qu'en lui-même.

  3. Au total, la moitié de la grande forêt tropicale s'est volatilisé durant les cent dernières années. Bien que ce vert pelage s'étendent encore sur des millions de kilomètres carrés, au long de l'équateur et de l'hémisphère boréal, la colonisation paraît pourtant inexorable. Les homoncules réduisent progressivement la prolifération luxuriante de la grande primitive en déserts. Désert des villes ou désert des terres agricoles s'étirant à perte de vue, le choix est vite fait.
    A la vue de ces immensités, on a du mal à s'imaginer le spectacle de désolation qui se dévoile après le passage des homoncules. Un fait est néanmoins acquis, la négation de l'homme par l'homme a maintenant une associée : la négation du monde-nature par tous les homoncules. Qu'ils soient prolétaires ou patrons ne change rien puisqu'ils forment une équipe soudée, au sein de la seule entreprise en démolition qui ne laissera personne indemne.
    Qu'est-ce que le désenchantement du monde sinon cela ?

  4. Dire que les Cercles sont des milieux artificiels, c'est ne rien dire. Et l'opposition malheureuse entre nature et artifice nous fait bâiller. Le cercle, c'est un peu de la nature reconduite par d'autres moyens. Il y a du palimpseste dans cet ouvrage, une réécriture du texte premier ; au prix, bien sûr, de son occultation systématique.
    Ce qui a toujours ennuyé l'homoncule, c'est de se voir révéler son indigence. De fait, il a très tôt rêvé de contrôler l'exubérance du monde-nature pour mieux le circonscrire dans le cercle étroit de sa compréhension des choses.
    Le premier homme est une créature assez mal dotée en comparaison des autres êtres vivants aux armes biologiques d'une redoutable efficacité. Fort heureusement, son gros cerveau détenait une réponse adaptée à la carence précitée : l'émergence de la technique et la fondation des Cercles.
    Alors... n'est-il pas excusable ce rejet destructeur du monde-nature ? Derrière le grand apparat des Cercles se cache le ressentiment, la haine revancharde de ce dandy élégant dont l'ancêtre un rien poilu a tant souffert dans un univers qui le renvoyait à son dénuement, à sa nudité exposée aux dangers, sans autres armes que son pouvoir d'abstraction. Ni crocs, ni griffes, ni vue perçante, ni mimétisme, ni carapace, ni puissante musculature, ni sécrétions d'odeurs pour refouler ses prédateurs ; rien que son intelligence singulièrement inventive. Combien de terreurs a-t-il enduré avant de pouvoir élever les premières fortifications ceignant les fragiles embryons de sociétés civilisées ?

  5. Hors des Cercles règnent un chaos de forces qui compromettrait encore aujourd'hui l'équilibre d'un homoncule. Il lui faut donc rester à l'abri et se rincer méticuleusement à l'eau de javel pour laver quotidiennement les affronts indélébiles du bouillon originel. Coupé de tout et coupant tout, il est le fruit stérile d'une évolution inachevée qui lui donne l'allure indifférente des marchandises fabriquées en série. L'intestin cérébral qu'il est devenu raisonne désormais sans référence au vécu puisqu'il est le terme d'une culture sans terre. Son ventre - jadis le centre d'une intelligence fertile - n'est plus qu'un puits tari. Il n'enfante plus, il défèque.
    Qu'est-ce finalement que l'homoncule à la lumière de ce qui précède ? Un animal détraqué par la "maladie mentale" ; un animal malade mental ou plus exactement, un animal devenu mental.
    Qui d'entre-nous pourrait alors lui reprocher son désir éternel de s'arracher à la nature s'il n'essayait pas de nous l'arracher ? Quoique cet arrachement le fasse retomber dans les rets de ce qu'il convient d'appeler "les artefacts du déterminisme", chacun fait ce qu'il veut dans le vaste cosmos.
    On se méprendra d'autant moins sur nos intentions que nous ne sommes pas venus pour moraliser les troupes. Si les homoncules tiennent tant à leurs vies dans les Cercles, qu'ils y restent ! Demande-t-on à un poisson de grimper dans les arbres ? A vrai dire, nous n'avons pas l'intention de les en dissuader ; bien au contraire.

  6. Cette oiseuse problématique n'a aucune incidence sur le mode de vie de ceux qui sont nés dans les Cercles et y passent le plus clair de leur temps. Leur conscience est hermétiquement close ; sauf lorsqu'ils ont à consulter les icônes de la vérité distanciée. C'est ainsi au travers d'images anémiées et de réclames qui plébiscitent la nature qu'ils se définissent comme des amis des bêtes et des arbres. Ils consomment une telle quantité de ces bavardages - auxquels ils ne rechignent pas à s'identifier - qu'ils semblent, à leur tour, comme détourés des affiches publicitaires.
    D'autres frelons, alors, saisissent l'aubaine : "la beauté, oui ! La nature, encore mieux. si cela fait vendre." A l'exemple de ces poubelles sur roues qui glissent silencieusement au milieu d'espaces sélectionnés pour figurer le monde-nature. Au moyen d'un filtre, on approfondira la tonalité bucolique du décor, au point que l'asphalte de la route en devient presque écologique. Tant de ces messages publicitaires défilant en chaînes. et l'on doit se faire violence pour ne pas rechercher leurs auteurs à seule fin de leur brûler la cervelle.

  7. L'urbanisme triomphant des Cercles n'est jamais qu'une projection des homoncules. Au reste, cette figure géométrique est la représentation la plus exacte de leur profil psychologique : parfaitement renfermé, sans début ni fin et retournant toujours sur lui-même. Si le Cercle est toujours fermé, c'est aussi qu'il enferme. Un cercle ouvert n'est pas un cercle mais un arc de cercle, antithèse du grand encerclement protecteur au sein duquel nous pouvons enfin opiner du chef à l'écoute de ce seul mot d'ordre : "tranquillisez-vous, vous êtes cernés."
    Leurs vies engoncées dans cette Englobant hyper technique ne savent plus rien des courbes invisibles et des lignes de forces qui s'entrecoupent au sein de la grande forêt. Ils ont réduit le monde-nature au statut le plus littéral de "ressources énergétiques." Leurs regards couverts de buée technicienne et leurs pensées définitivement asservies aux lois de l'économie ramènent la vie et ses déchets fossiles à des carburants et du courrant électrique. Eux-mêmes ne se promènent dans les espaces verts que pour se ressourcer - entendez par là pour "faire le plein d'énergie."
    Pour vous recharger à la source, quand la vie va trop vite, quand l'envie de retrouver les siens ou de se retrouver soi-même s'impose, sachez qu'il existe un lieu unique pour vous accueillir et vous ressourcer. Hors des Cercles. au cour des plus belles forêts. tout est là pour retrouver énergie, sérénité et joie de vivre.
    Destiné à toute la famille, ce genre de centre aux allures de parc offrent le summum du loisir fonctionnel : une nature plus vraie que nature où la médaille n'a plus de revers.

  8. Quant aux résidus de nature, ils n'ont rien conservé d'assez authentique pour leur rafraîchir la mémoire. Parqués aux abords des Cercles, ils font l'objets d'attentions particulières : panneaux voyants en bordure de bois, sentiers étiquetés, pancartes de conseils, ponts sur les ruisseaux, livrets-guides, arbres émondés par section de tronc, haies taillées mécaniquement à 50 centimètres du sol avec nombreuses branches arrachées, fossés surcalibrés, carrefours de chemins de terre dégagés sur 500 mètres.(François Terrasson)
    Il subsiste bien de subsidiaires arbres d'ornement dans leur monde. Mais ils finissent généralement leur carrière au garde-à-vous sur les avenues, enclavés dans les jardins publics ou encagés aux pieds d'une "grande bibliothèque".

  9. Il serait inélégant de sacrifier au poncif qui veut que l'homoncule des villes s'oppose à celui des campagnes : ce tourneur de glaise aura été un grand expropriateur, dépossédant la grande forêt de ses terres pour y camper les graminées qui firent la gloire de l'Europe. Le seul qui pouvait alors se mettre en travers de son chemin pour sauvegarder ce qui pouvait l'être a, par la suite, "perdu la tête." Mise hors de portée des termites de la paysannerie et réservée aux plaisirs du roi, la grande forêt n'a pas gagné au change lorsque survint la bourgeoisie et son "éclairante" philosophie anti-nature. Jusqu'au déclin des grandes monarchies européennes, pour de nombreuses raisons, rien n'était plus offensant pour les paysans que le privilège de la chasse royale. Et pourtant, on peut considérer ces rois-chasseurs comme les premiers conservateurs publics ou institutionnels de l'histoire. Si les forêts au sens juridique n'avaient pas été inventées au Moyen Age, les forêts au sens naturel auraient sans doute depuis longtemps entamé leur disparition de l'Europe civilisée. Un écologiste est aujourd'hui obligé d'être en quelque sorte monarchiste ! (Robert Harrison)

  10. On peut dire que la grande forêt a fort heureusement constitué un obstacle aux ambitions des Cercles qui goûtaient plutôt la sécurité du droit chemin pour vaincre les sinuosités du terrain. Préoccupation dérisoire d'une espèce assoiffée de maîtrise. La peur de s'y perdre et d'y perdre la raison en perdant de vue la ligne droite les taraudait alors suffisamment pour les contenir à sa lisière. Mais surtout, la grande forêt favorise l'indépendance qui soutient fermement nos genoux qu'on nous somme tant de fléchir par ailleurs.
    Le fait aussi de pouvoir puiser à notre gré dans cette mémoire matérielle. l'asile qu'elle offre contre les sombres manigances des Lumières. Enfin, la libre jouissance d'une source de "matières premières" inépuisables - celles qu'ils surnomment énergie vitale et que nous appelons "fécondité".
    S'ils procèdent à la liquidation totale des forêts, on est au moins sûr d'une chose : ce qui est fécond ne meurt jamais, car il ne cesse d'enfanter. L'énergie, elle, s'épuise. surtout lorsqu'elle est non renouvelable.

  11. La "vacance" leur tient lieu de plénitude. Et le soleil, divine énergie qui l'emplit, est un exemple étonnant du non-rapport des homoncules aux forces qui régissent la fécondité. Du bain de soleil au bronzage intégral, ils n'en ont jamais assez. Mais depuis qu'une percée remarquable dans la couche d'ozone atmosphérique a été constatée, ils se sont inquiétés des dangers du rayonnement ultraviolet. En l'absence de filtre adéquat, ce rayonnement peut devenir excessif et conduire au cancer de la peau.
    Paradoxalement, rien ne semble étancher cette soif de lumière qu'ils partagent avec les plantes. Il faut convenir que la vie dans les cercles - faite de métro, de bureau et de "conso" - avec tout ce que cela suppose d'obscurité - encourage cet appétit vorace : si ce rayonnement s'avérait insuffisant, ils courraient tout droit au rachitisme.
    Et pourtant. tous les soleils de la galaxie ne sauraient les préserver du rachitisme de l'esprit.

  12. Voit-on de quelle littéralisation - vulgaire autant que mortelle - il s'agit ? Ils ont mis l'accent sur le visible en ramenant l'indéfini au défini, puis au fini qui les emportera dans une coulée de bave jusqu'à leur épileptique finitude. Son avatar, l'objectivité qui fond sur nous de toutes les directions, accuse l'imaginaire d'inconsistance et le passe au couperet du Réel de l'objet. C'est alors que la materia prima inonde le marché des matières premières. Quand une part grandissante du Tout est anéantie, le désert avance et le pays de nulle-part est partout.
    Avant d'en finir, ne vaut-il pas mieux s'abîmer dans la contemplation d'un imaginaire de la destruction que d'être abîmer par la réification d'une existence surprotégée ?

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