1. Plus d’une réalité ignore ses richesses jusqu’au jour où elle apprend que des hommes même les plus riches se font voleurs à son contact. Il nous semble être né dans cette réalité. Aura-t-elle irrémédiablement disparu avant que nous ne trépassions ?
    Dans le cours troublé de vase de ce dernier demi-siècle, pendant que tout un monde est anéanti, un autre gagne en puissance. Avec lui, une nouvelle variété d’hommes achève sa sortie des limbes pour accomplir un saut quantique dans l’histoire des mutations. Comme pour conforter ses assises, cette postérité inattendue de l’espèce a très rapidement dénié à « l’autre monde » le droit d’exister par lui-même, ou d’exister tout court, permettant ainsi à un nihilisme sans nom de devenir la référence centrale de toutes les conduites.
    Rien n’est aussi mal compris que la nature de ce formidable événement, probablement le dernier du genre, car une page de l’histoire naturelle est sur le point d’être tournée…
    Un fait est désormais acquis : le monde-nature est à l’agonie. La plus grande part de ses richesses dans ces formes actuellement connues ou inconnues, tous ces espaces qui préexistent à l'homme, tout ce qui a toujours prospéré en l'absence de l'homme est vraisemblablement voué à disparaître ou à connaître la servitude.

  2. Nous ne tirons pas la sonnette d’alarme. Acte ridicule s’il en est car tout est accompli. Il y a pourtant de la souffrance à constater une telle disparition en l’espace de quelques générations.
    Nous ne noircissons pas non plus un tableau déjà noir. Ce n’est pas la fin du monde. La terre, cette grande primitive, a encore de beaux jours devant elle. Ne serait-ce que les océans, les prairies… et les déserts. Mais pour nous autres terriens, les vastes fonds océaniques ne sont guère rassurants, les prairies nous laissent sans défense et nous aimons trop l’air humide des forêts pour fuir dans le désert… Aussi ferons-nous plutôt référence à la grande forêt.

  3. Et puis il semble que supprimer la vie de notre planète sans modifier physiquement cette planète est presque impossible. Nous ne disposons donc pour nos expériences que de possibilités relevant de la science fiction. (James Lovelock) Comme si une poignée de parasites pouvait avoir raison de cinq milliards d’années d’évolution.
    Alors pourquoi geindre, au risque de s’exposer aux railleries suscitées par notre soumission à la loi de grand-père ? Bien sûr… mais les rires cessent bien vite dès lors que la pharmacopée s’en mêle. On ne rechigne plus à visiter tous ces vieux autochtones lorsqu’on se trouve fort dépourvu : où se cache donc la pierre « pharmacosophale » dans ce marasme moite, grouillant d’insectes et de « mauvaises » herbes ?
    Tout cela pour donner du grain à moudre aux anciens peuples de la terre qui dispensent trop généreusement leurs savoirs antédiluviens…

  4. Enfin cet opuscule ne se propose pas d’abord de dresser un inventaire du désastre mais de défendre « le point de vue de la haine » et des manières de vivre qui lui restent attachées. Oeil pour œil, dent pour dent…haine pour nihilisme.
    Nous voulons longuement régurgiter cette époque, ses valeurs, ses idéaux et sa doxa, afin de simplement démontrer que, maintenant, créer c’est vomir. Et si un jour, ce spectacle de nullité devait finir, il n’est pas assuré que tant de bassesse et de médiocrité ne reviendraient pas sous d’autres oripeaux, obligeant nos éventuels successeurs à reprendre le couteau pour les poignarder encore. A moins qu’ils ne se laissent dévorer par l’ennui ou la vie exténuante de Sisyphe…
    Bien entendu, nous n’avons rien rédigé pour l’époque ni pour ceux qui s’y vautrent. De fait, l’auteur pourrait bien considérer qu’il se muscle le poignet. Dans la perspective actuelle rien ne semble vouloir démentir ce constat. Sauf à considérer que ces paroles sont celles d'un témoin à charge.

  5. Voici venu l’âge et le triomphe d’une espèce sur la scène du monde, au moment de l’extinction programmée de l’être de nature, de l’extermination à grande échelle de tout ce qui ne pouvait ou ne voulait être domestiquer. Combien de transformations a-t-il fallu pour aboutir à ce nuisible ? Car il prolifère, colonise puis dévore tout ce qu’il approche, avec savante méthode et grande gloutonnerie, sans égard pour l’hôte qui l’héberge et le régale à l’envi. Repus et rotant au nez de sa généreuse proie, il reverse ses immondices sur son squelette bien nettoyé. Parfois il se contient sur les terres qu’il souhaite habiter, exploiter et convertir en marchandises. Là surgit son Siège, champignon ceinturé de murs, au centre d’un monde qu’il rebaptise prestement environnement puisqu’il en est devenu le nombril. Ce qui dès lors n’est pas lui gravite – objet de toutes les spoliations – à la périphérie de son infecte niche.
    Voici venu le temps des « Cercles » et de leurs cohortes « d’homoncules »…

  6. L’homoncule n’est ni chétif, ni petit, ainsi que le démontre une récente étude sur sa population : il est de plus en plus grand et gagne si rapidement en taille qu’on le confondrait volontiers avec ces essences végétales dites à croissance rapide. Fait singulier : ce prodige de croissance se constate le plus souvent dans les villes…
    Dans les Cercles où règne une certaine richesse - et ils sont nombreux – on recherchera vainement de ces nabots solitaires et dérisoires qui ont fait les grandes heures du réalisme misérabiliste. On ne voit, tout au contraire, que le résultat de la plus haute puissance. Et ce qui prolifère sous nos yeux respire l’opulence et la satisfaction d’avoir brisé ses chaînes pour entrer de plein pied dans une « nouvelle nature. » Mais loin d’aspirer au surnaturel, comme le laisserait supposer sa rupture d’avec la primitive nature, pour reconduire sur d’autres plans la grande histoire de l’évolution, il se pense comme un terme qu’aucune évolution ne peut plus dépasser, un sommet évolutif autoproclamé façonnant un monde dans lequel le seul progrès encore possible vient des machines…

  7. Celui qui, comme « l’autre en amont » de l’histoire, voudrait aujourd’hui s’exclamer : je me présente pour défendre l’homme, celui-là s’exposerait au ridicule. L’homme disparaît avec le monde qu’il habitait. Il ne nous reste plus que le Cercle et la haine du Cercle. Faisons-nous un devoir de piétiner les carpettes du bien et du mal, pour mieux poser « l’ironie » que suscite ses habitants. Il faudra de la lucidité pour ne pas céder à la molle impuissance indignée… Enfin, il n’est pas exclu de faire le deuil puisque tout meurt… sauf peut-être le maître d’œuvre de ces défaites qu’il reste encore à vaincre.
    Pourtant le dérèglement méthodique de tous les sens du Globe impose déjà au Cercle de nouvelles nécessités. Ainsi penche la balance, toujours dans le même sens, qu’un beau jour elle compense son déséquilibre par quelque beau pavé jeté dans l’autre plateau. Tout salutaire qu’il est, le redressement qui s’annonce aux quatre vents sera brutal et « de longue haleine. »

  8. Juste avant que la nuit ne tombe sur ce misérable millénaire, un responsable du programme de l'environnement des Nations unies estimait sans sourciller que la terre serait perdante si on ne faisait rien. On rira encore longtemps de lui après qu’un cinglant démenti lui aura tout naturellement rabattu son caquet… s’il apprend que sa résidence secondaire est inondée ou couchée par les vents, par exemple…
    Mieux avisée, une célèbre organisation écologiste a su, elle, résumer la situation en cinq mots : vous avez coulé le monde. Il serait pourtant dommage d’omettre un détail important : l’équipage coule toujours avec son navire… et il n’existe aucun rafiot de rechange dans tout le système solaire.

  9. Mais finalement, le grand troupeau des homoncules remporte la palme de la clairvoyance. Le pressentiment que nous courons vers quelques belles catastrophes « naturelles » si aucune bonne volonté politique ne s’élève par-dessus le cercle des nations fait son chemin dans la conscience collective. Il faut admettre que les homoncules partagent avec les autres animaux cet instinct particulier qui donne à la perception une acuité telle qu’elle parvient à reconnaître la mort à son odeur. L’inquiétude s’immisce de plus en plus profondément dans les « forts intérieurs », suscitant la désagréable impression que les Cercles – si fortifiés soient-ils – ne contiendront pas bien longtemps l’armée des éléments déchaînés hors de leurs murs.
    Le saccage planétaire devient ainsi un problème qui préoccupe de plus en plus de citoyens ordinaires. Et ce ne sont pourtant pas les discours tenus sur ce que font les possédants qui contribuent à cette prise de conscience, puisqu’il apparaîtra bientôt, même aux plus imbéciles, que ces explications se révèlent d’une indigence extrême. L’obligation de rentabilité pousse les menteurs à faire d’une tragédie un drame digeste ou plus précisément, une simulation de scénario. On ne peut pas rendre compte d’un tel saccage avec tout le réalisme et la densité voulus, au risque de « blesser les spectateurs. » Forcément, les scientifiques reconvertis en scénaristes chevronnés procèdent à la « télé-distanciation » du saccage. Il prend l’allure d’une fiction, d’un bon produit culturel qui rencontre opportunément un succès d’estime chez les consommateurs animés par une sensibilité écologique

  10. Tout d’abord l’intervention de l’homme sur les forêts qui dominaient la terre, voici 10 000 ans de cela, était de faible intensité. Il prisait la cueillette et se disputait, à l’occasion, avec d’autres charognards pour s’arroger un peu du cadavre des bêtes que le hasard mettait sur sa route. Cette situation changea avec l’essor de l’agriculture et de l’élevage. En favorisant l’assignation à domicile, la surrection des murs puis la frontière émaillée de ses signes intangibles, la terre arable – terre culturelle autant que culturale – a permis l’émergence des premiers Cercles.
    Au centre de leur fondation se trouve la clairière qui résulte d’une journée d’abattage systématique. Long labeur car la civilisation technicienne ne verra pas le jour avant des millénaires. Néanmoins l’invention de l’outil inaugure un premier commandement : abattre les obstacles qui empêche de sonder les intentions divines ; ouvrir la terre au ciel qui créa toutes choses à son image… à l’image du céleste désert.
    Celui qui, honteux de sa nudité par la faute d’une croqueuse de pommes, allait se cacher de son dieu, arracha par la violence le grand manteau qui voilait les beautés de la grande primitive. Sa matrice, mise à nu et livrée aux assauts brûlants du grand mâle, fonda la domination d’une moitié de l’humanité.
    Dans ce langage truculent que l’on désigne à tort comme machiste, on compare parfois les femmes à de belles plantes. L’image est pourtant assez juste si l’on considère que les femmes comme un nombre croissant de végétaux ont fait l’objet d’exactions sans nombre.
    Ceci pour donner du grain à moudre à celles qui se veulent aujourd’hui son égal…

  11. Si l’invention de l’agriculture s’accorde aux besoins de la « vie fixée », le Cercle sous sa forme originelle répond aux besoins d’extensions des empires embryonnaires. C’est ainsi que la clairière et son village se sont fortifiés. Le recul progressif de la grande forêt, la mise en coupe réglée de vastes étendues qui rendaient la notion de clairière caduque, les pirateries commandées par le désir de posséder de nouvelles terres à exploiter ont entraîné l’expansion des premiers Cercles. Auparavant, la barrière était interne au camp et le protégeait d’éventuels prédateurs. Pour le reste, la grande forêt marquait à sa manière l’enclosure. Et puis les hommes étaient sans doute tellement absorbés par les nécessités du Vivre - trop faiblement équipés aussi - qu’ils n’avaient guère le temps de s’étriper.
    Une conclusion s’impose qui donnerait envie de rire si le sujet s’y prêtait mieux. Le Cercle n’est pas d’abord une entreprise de destruction du monde-nature. Il faut bien reconnaître qu’il ne surgit de terre que pour dévorer, tôt ou tard, un autre Cercle et ses territoires...
A Yezid, qui a tant insisté…
Au bois de Vincennes…


« Car il en est ainsi : le rapetissement et le nivellement de l’homme européen impliquent notre plus grand danger car ce spectacle épuise… Nous ne voyons rien aujourd’hui qui veuille grandir, nous pressentons que tout va à reculons de plus en plus, vers plus de minceur, plus de douceur, plus de prudence, plus de confort, plus de médiocrité, plus d’indifférence, plus de chinoiserie, plus de christianisme – l’homme, sans aucun doute, "s’améliore"… C’est là que se tient le destin de l’Europe – avec la crainte de l’homme, nous avons perdu l’amour de l’homme, l’espoir en lui, même la volonté avec lui. L'aspect de l'homme aujourd'hui épuise, qu'est-ce maintenant le nihilisme sinon cela ?... Nous sommes fatigués de l'homme. »

F. Nietzsche.
Contribution à la généalogie de la morale.

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