LA FORÊT VIERGE SELON J. BROSSE.
JACQUES BROSSE, NATURALISTE ÉMINENT, REVISITE CERTAINES IDÉES QUI NE SERONT PAS ÉTRANGÈRES À NOS LECTEURS LES PLUS ASSIDUS...

La forêt vierge « […] La forêt vierge, qui n'en a rêvé, au moins en sa jeunesse ? Peut-être n'est-ce qu'un jeu de l'imaginaire, un souvenir archaïque qui traînerait dans l'inconscient collectif, mais que raniment périodiquement les mythes et les contes, les romans de chevalerie et même les grands romanciers d'aventures, Jules Verne, dans Le Voyage au centre de la Terre (1864), ou Conan Doyle dans Le Monde perdu (1913) et aussi le cinéma,par exemple dans le film La Forêt d'émeraude (1985), qui exploitent, plus ou moins ingénieusement, le riche filon, la croyance en un état préhistorique de la nature qui survivrait intact dans des recoins encore inexplorés de la terre. On l'a vu encore à l'oeuvre récemment avec les témoignages controuvés au sujet du Yéti, « l'abominable homme des neiges » qui hante­rait les solitudes « inviolées » de l'Himalaya.
Pourtant, cette forêt vierge existe encore, en Amazonie, en Malaisie, en Indonésie, en Papouasie, et même dans les montagnes reculées du nord-ouest canadien, où l'on dit qu'il faut « tuer l'arbre pour faire de la terre ». C'est cette forêt-là sur laquelle on s'acharne encore aujourd'hui. Depuis les grands défrichements monastiques du Moyen Âge jusqu'à ceux qui veulent percer la forêt amazonienne et dont l'inanité a été démontrée, puisque le terrain dénudé devient aussitôt stérile, la motivation demeure la même, la peur de l'inconnu, d'un inconnu qui ne peut être que menaçant.
Pour l'inconscient occidental, remarque Robert Harrison, la forêt reste « la frontière extérieure entre l'humain et le non humain ». Le non humain inquiète. Dans une forêt vierge, « le promeneur ne ferait que se perdre », note un forestier, « il y éprouverait l'angoisse de la solitude et le senti­ment d'avoir irrémédiablement basculé hors du monde, de ses représentations anthropomorphiques habituelles, dans une nature cette fois authentique, mais devenue pour lui foncièrement inhospitalière ». C'est contre une telle angoisse que tentent de lutter certains forestiers qui écrivent : « Gérer la nature, c'est aussi prendre en compte les désirs des hommes, leur volonté de développement, mais aussi de domination. » Convoitise et peur vont de pair, puisque, dans les deux cas, on est conduit à attenter à l'ordre naturel, donc à la seule réalité. R. Harrison écrit encore : « La pulsion des­tructrice envers la nature a trop souvent des causes psycholo­giques qui dépassent l'envie de biens matériels ou le besoin de domestiquer l'environnement. Il y a trop souvent une rage délibérée et vengeresse à l'oeuvre dans l'agressivité contre la nature et ses espèces, comme si l'on projetait sur le monde naturel les intolérables angoisses de finitude qui rendent l'humanité otage de la mort. […]»

Jacques Brosse
in "L'aventure des forêts en Occident".
© jacques brosse - le livre dont est tiré le présent extrait n'appartient pas au domaine public sauf avis contraire de son auteur.